Centre Educatif Fermé

Sortir de l’impasse. 

 

Boucles indociles et fossettes canailles, Ramzah* grille une cigarette le long du canal de la Marne au Rhin. Il a quinze ans. A jeté l’ancre voilà neuf mois au Centre Educatif Fermé (CEF) de Saverne en Alsace. Ramzah considère les volutes de fumée qui zigzaguent dans l’air glacé de janvier et entreprend de raconter son enfance confisquée. Délinquant multi-récidiviste, -“multiréitérant” rectifierait la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) qui chapeaute les cinquante et un CEF en activité -, il a envie de vider un baluchon lesté par des années de dérive. Son placement en CEF par un juge des enfants tient lieu d’ultime alternative à la prison. A la prochaine incartade, il écopera d’un numéro d’écrou. “Comme les loques qui m’ont donné la vie, réagit-il les poings serrés dans les poches de sa parka. Ma mère est incarcérée à cause de l’héroïne. Tellement accro qu’on m’a enlevée à elle quand j’avais quatre jours. Mon père est tombé pour actes de barbarie et trafic de stups. Du coup, moi Ramzah ici présent, je “gratte” les services sociaux, sauf que je dis plutôt “sévices” sociaux”. Pas mécontent de sa formule révélatrice d’“un bon Q.I”, Ramzah argumente : “j’ai connu vingt-quatre familles d’accueil : cette façon de trimballer les gosses, c’est pas humain. Quand tu piges tout petit que tu ne comptes pour rien, eh bien, pour toi, rien ne compte et tu disjonctes : obligé !”Après qu’un éducateur ait badgé pour lui ouvrir les portes du CEF dont chaque pièce est verrouillée, Ramzah confie que “le centre est une école de la vie”. Un aveu murmuré histoire de ne pas passer pour un “miskine” (pauvre type ndlr) aux yeux des dix autres adolescents actuellement accueillis. Agés de treize à seize ans, naufragés de l’école et d’ailleurs, ils sont là sur avis d’un magistrat dans le cadre d’un contrôle judiciaire, d’une décision de sursis avec mise à l’épreuve ou, pour ceux qui ont connu la détention, d’un aménagement de peine. Ils ont braqué, cambriolé, vandalisé, violé. Parce qu’aucune mesure éducative n’a su les canaliser, ils vivent sous contrainte le temps de six mois renouvelables mais “tous restent des enfants” ponctue Daniel Muller, directeur de ce CEF privé, agrée par le ministère de la Justice depuis 2005.

 

De son passé d’éducateur de rue, le “dirlo” a gardé la gouaille et des points de vue tranchés. “Ces gamins là, il faut les prendre tels quels : si on n’entre pas dans leurs tripes, inutile d’envisager un parcours. Il est impératif de surmonter l’aversion qu’ils inspirent parfois et de se souvenir que ce sont d’abord des mômes en danger”. Que les pourfendeurs de la “culture de l’excuse”, ceux qui prétendent qu’expliquer les déviances revient à les justifier, ne s’avisent pas de chatouiller ce colosse aux entournures, ils en prendraient pour leur grade : “la délinquance n’est pas un gène. Refuser d’en penser les causes est criminel”. Dans son bureau encombré de revues culinaires, cette forte tête digresse volontiers sur la gastronomie mais c’est pour ses locataires qu’il met les petits plats dans les grands. “Nous nouons beaucoup de partenariats avec l’extérieur parce que nos mômes ignorent tout de la vie ordinaire” avance-t-il. Fidèle à l’esprit de l’ordonnance de 1945 selon laquelle la France “ne doit négliger aucun de ses enfants” et que Christiane Taubira entendait moderniser avant l’été, Daniel Muller ne se pose pas en défenseur acharné des CEF.  “Beaucoup ont été décriés à juste titre, quelques uns ont été fermés pour atteintes aux droits fondamentaux des enfants, développe-t-il. Mal administrés, ces établissements peuvent vite basculer dans la coercition abusive”. Loin, très loin de la subtile partition orchestrée à Saverne. “Nous naviguons entre sanctions et maternage, précise Natacha, psychologue de la structure. Mais pour moi, l’objectif vise à faire grandir ces ados qui, en dépit des apparences, sont de gros bébés en mal d’attention”. Des béances affectives qui se sussurent le soir, quand l’heure n’est plus à jouer “le bonhomme”. Educatrice en poste depuis huit ans, Audrey évoque ces instants de lâcher-prise où les cadors confinés dans leurs chambres “réclament une histoire à la manière des tout petits”. Elle sait aussi que le jour d’après, les mêmes la menaceront peut-être. Recroquevillé sur le canapé de l’espace télé, Guillaume, 15 ans, serine : “Elle ne viendra pas ce week-end, elle ne vient jamais”. Ce gros bras a téléphoné à sa mère. Ecoutée par un adulte comme le règlement l’exige, la conversation a tourné court. “Manifestement alcoolisée, la maman a décliné l’invitation à se rendre au CEF alors que nous l’avons informée que nous prenions tout en charge financièrement” commente un éduc. Lors du débriefing matinal, Guillaume occupe les esprits. Ecorché par le coup de fil de la veille, “il a défié notre autorité. Avec lui, on est sur le fil du rasoir : il a un gros ascendant sur les autres et cherche à imposer sa loi” prévient son référent.

Maintenir l’équilibre du groupe, voilà l’obsession des encadrants. Un départ, une arrivée et toute la collectivité chancelle. Ces jours-ci, l’intégration de Mounir, quinze ans, donne du fil à retordre. Affligé de troubles du comportement, affichant un niveau CM1 quand les autres tutoient la 5ème, il joue avec les nerfs de l’équipe. En atelier d’arts plastiques, ce poulet de 120 kgs éructe, promet à l’éducatrice de lui “péter la gueule” avant de jubiler sur l’air de “vous êtes toute rouge, vous avez peur ?”. Dans la foulée, il fait le coup de poing avec Guillaume. Tous les deux sont illico consignés “en chambre”. “Les CEF requièrent une vigilance permanente, avance Saïda Rousseau, directrice adjointe. Contrairement à l’institution judiciaire qui laisse s’écouler un temps fou entre la commission d’un délit et le prononcer d’une peine, nous apportons des réponses immédiates aux manquements: sans cette réactivité, les jeunes croient à leur impunité alors qu’au fond, ils sont demandeurs de limites”. La preuve par Jimmy, 16 ans : “Des placements, j’en ai connu plein et j’ai toujours tracé. sourit-il . Ici, j’arrive au bout de mes six mois. J’ai fugué bien sûr mais ils m’ont récupéré : c’était la première fois de ma vie qu’on me retenait quelque part, la première fois qu’on m’engueulait vraiment : ça m’a chauffé le coeur”. Sur le point de sortir, Jimmy le Lillois redoute le “retour au quartier”, le “risque de se faire engrainer par les potes” diplômés en mécanique option vols de voitures.  Des fréquentations qui lui valent d’être suivi par un juge depuis l’âge de onze ans. “Si je ne trouve pas de contrat d’apprentissage…” anticipe-t-il.  Jimmy panique. Alors il dévisse pour une histoire de cigarette dont on l’aurait privé et se fracasse délibérément le poignet contre la porte du réfectoire. L’épisode ne défrise pas Kevin, quatorze ans de galère derrière lui. En mal de mère depuis toujours, il cahote entre rue et foyers, prend coup sur coup, en rend quelques uns. “Faut boxer la vie” fanfaronne ce poids plume qui ne possède rien, sinon les textes de rap qu’il rédige au kilomètre. Et dédie à ceux qui l’ont lâché, c’est à dire tout le monde ou presque: “j’ai pas l’âge du mitard” s’adresse à la Justice, “J’aurais aimé que tu sois derrière moi” à sa mère toxicomane, “Ca tourmente dans ma tête” à qui veut l’entendre. Chants désespérés d’un petit gitan perdu, mélodie du malheur commune aux quelque 1500  délinquants expédiés chaque année en CEF. Leur avenir?  “Préoccupant, concède Daniel Muller. Il n’y a pas de passage de relais entre nous et la Protection Judiciaire de la Jeunesse censée assurer la suite”. Depuis l’apparition des CEF, en 2002, la Chancellerie n’a produit aucune étude relative au devenir de ces jeunes. “On compte pour du beurre, répète Ramzah, mais c’est pas grave. Le CEF a rangé ma tête : avant je délirais pour supporter la réalité, aujourd’hui, j’ai les yeux ouverts. Je veux intégrer une 3ème et suivre une formation de maître chien. Il m’a fallu neuf mois ici pour capter ça : la psy dirait sûrement que c’est la durée d’une grossesse. Alors voilà, je suis né!”

texte : Nathalie Gathié

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